Ceux qui suivent un tant soit peut l’actualité informatique en France savent depuis quelque temps que la HADOPI, la Haute autorité administrative sensée fliquer le net contre les vilains téléchargeurs, est enfin prête à fonctionner suite à la parution du dernier décret établissant ses modalités de fonctionnement. Mais la machine ne sera lancée qu’en septembre, parce que c’est les vacances là, et qu’il faut pas déconner quand même; les fonctionnaires de la HADOPI ont bien droit à un mois de repos après n’avoir rien foutu à attendre que les décrets tombent.

Je passe sur l’hilarité que le dispositif technique de ce « machin » déclenche dans les milieux informatique et « pirates », et la bien moins drôle perspective d’avenir que nous réservent avec ce truc nos gouvernants qui n’ont aucune pudeur à nous évoquer du DeepPacketInspection directement sur nos box ADSL. Je voudrai surtout aborder ici l’impact potentiel que pourrai avoir ce montage sur notre petit monde de la japanime en France, autour duquel gravitent les distributions illégales de nos séries préférées par l’intermédiaire des teams de Fansub.

Il y a quelques mois, en suivant le « débat » HADOPI, j’avais remarqué plusieurs intervenants dans les commentaires articles de la presse en ligne qui s’inquiétaient uniquement de l’impact du dispositif sur les séries animées japonaises, et n’hésitaient pas à demander franchement si cela les concernaient ou non. Première réaction: belle mentalité, messieurs les connards. Chacun pour sa gueule et les autres peuvent aller bruler en enfer tant que je peux télécharger mon Naruto de la semaine, hein?
Deuxième réaction: ce projet est ouvertement destiné à défendre les intérêts des ayant-droits français en matière de musique sous l’égide de la SACEM; ce sont donc essentiellement ces contenus là qui seront protégés, avec quelques films pour la forme, mais les séries d’où qu’elles viennent ne sont pour le moment pas présentes sur le radar de Trident Media Guard, la société s’occupant du dispositif de capture des IP contrevenantes. Mais que pourrai-t-il bien se passer de différent si jamais la japanime étant concernée un jour?

Illustration par mani ( http://mippi.jp/mani )

Commençons par rappeler certains faits avant de pouvoir répondre à cette question. La japanime a un poids économique ridicule comparé à celui de l’industrie du disque, marché de niche oblige, et contrairement aux derniers qui pleurent sur leur situation qui est loin de s’être dégradée, les premiers ont réellement des problèmes tant les ventes se réduisent d’année en année. La HADOPI pourrai donc leur être réellement utile, une partie du problème se situant dans les distributions illégales des œuvres dont ils détiennent les droits par les team de fansubs. Et je précise bien qu’il ne s’agit que d’une partie du problème, l’autre partie, plus importante à mon sens, provenant d’un déficit qualitatif de leurs produits par rapport à la « concurrence » pirate, qui à trois gus dans un garage sur leur temps libre arrivent à mettre minable le travail de « professionnels » du secteur.
Problème: les ayant droit avant de passer par la haute autorité, doivent d’abord récupérer les ip des contrevenants, ce que ne fait pas la HADOPI: elle se contente de prononcer ou non des sanctions contre un abonné selon son dossier. La collecte des ip et la prise en charge des agents assermentés chargés de cette tâche sont du ressort des ayants droits. Et bien évidemment, tout cela n’est pas gratuit… Si la SACEM peut s’offrir les services de Trident Media Guard pour collecter les ip d’internautes indélicats ou trop cons pour pouvoir se servir d’un proxy, ce n’est évidemment pas le cas de la très large majorité des acteurs de la japanime en France, déjà suffisamment inquiétés par leurs très modestes ventes pour ne pas avoir à ajouter dans leur addition un service dont l’efficacité reste à prouver d’une part, et qui risque d’autre part de leur apporter une impopularité dont ils n’ont vraiment pas besoin par les temps qui courent.

Illustration par Genzoman ( http://genzoman.deviantart.com/ )

Mais il existe une exception de taille, et qui s’appelle Kaze. Filiale depuis quelques mois de Viz Media, boite américaine de japanime elle-même détenue par la Shogakukan et la Shueisha, deux poids lourds de l’industrie de l’animation et du manga au Japon, Kaze pourrai être en mesure de lever les fonds auprès de ses maisons mères pour pouvoir utiliser le dispositif HADOPI. D’autant plus que le PDG de Kaze, Cédric Littardi, ne rechignerai pas à faire usage d’un tel dispositif si l’on en croit cette interview donnée au Monde.
Kaze est donc à surveiller de très près dans cette histoire, car de lui pourrai démarrer l’accès à la HADOPI des acteurs de la japanime en France, pour peu que ceux-ci forment une alliance avec Kaze pour lutter contre le fansub.

Seulement voilà, une nouvelle ombre vient gâcher ce tableau idyllique, celle des premiers bénéficiaires de la loi HADOPI, les éditeurs de musique, qui ont l’air d’être bien chiche quant à partager leur merveilleuse machine faite sur mesure avec d’autres industries de contenus. Un exemple? Dès septembre, ce seront pas moins de 10000 musiques qui seront placées sur « écoute » sur les réseaux P2P, dont la moitié comportera des classiques et l’autre moitiés les nouveautés en vogue. Côté films par contre, on compte seulement 200 œuvres tracées par Trident Media Guard, alors qu’ils sont tout autant impliqués dans le problème du « piratage ». Et ne parlons pas du jeu vidéo, industrie pourtant 10 fois plus grosse en terme de chiffre d’affaires que celle de la musique, et qui n’aura droit à rien. A moins qu’ils attendent patiemment de voir ce que va donner ce mic mac pour s’engager, ayant déjà dans leur poches des solutions pour remédier en partie au problèmes du piratage et surtout, n’ayant pas été pleurer auprès du gouvernement pour que celui-ci leur offre une solution toute faite contre la déconfiture de leur industrie: ils planchent depuis des années sur des solutions et différents résultats sont sortis de leurs réflexions. Ils s’appellent DRM, Impulse, Steam, DLC, Starforce… Et s’ils n’ont pas tous eu l’approbation du public, on peut toutefois souligner que le jeu vidéo cherche avant tout à régler le problème de lui-même quitte à changer ses modèles économiques plutôt qu’a vouloir s’accrocher à un modèle de toute évidence obsolète en forçant celui-ci à travers la loi.

Illustration par Mattaku Mosuke ( http://www.mo-suke.com/ )

On a d’ailleurs pu constater que la japanime en France a fait quelques pas dans la direction prise par les jeux vidéos, en expérimentant de nouvelles formules, notamment via le simulcast. Cependant, les résultats de ce dernier sont plutôt mitigés pour le moment; est-il besoin de rappeler que Durarara! n’est pas encore diffusé dans son intégralité par Dybex alors que le Fansub a traduit l’intégralité des épisodes depuis la fin de la série au Japon? Ou doit-on se rappeler de l’affaire Dance in the Vampire Bund? Bref, tout ne s’annonce pas rose du côté de cette solution, et de son succès dépendra sans doute l’attitude de nos vendeurs de DVD nippons par rapport à la HADOPI, si celle-ci n’a pas été totalement discréditée d’ici là…

Mais pour le moment, il est clair que l’option « HADOPI » reste fermée aux animés, pour le plus grand bonheur des piratins kikoolol du dimanche qui n’auront même pas besoin d’aller demander au geek de la famille comment faire pour ne pas se faire chopper. Mais bon. Gageons que, dans un moment de distraction, ils téléchargeront le dernier Single en vogue et se feront flasher par l’Hadopi… Et se verront infliger un va-y-reviens-donc, comme disait mon arrière grand mère, par des parents quelques peu échaudés de recevoir une lettre recommandée de la HADOPI… Mouais, non. Irréaliste. Utopique, même. Car bien souvent lesdits parents en profitent…