L’on parle rarement en ces colonnes d’artistes ou d’œuvres Français. Il faut dire que les deux axes principaux du lieu, l’animation assortie de la bande dessinée Japonaise d’une part et les programmes informatiques vidéo-ludiques d’autre part, ne prêtent guère place à des pratiquants de la langue de Molière. Le premier pour des raisons évidentes, et le second car le milieu y est très majoritairement anglo-saxon.

Mais il ne faut pas croire que l’on ne sait pas apprécier ici les perles qui peuvent émerger en francophonie. Et je vais profiter de ce 15 Juin pour revenir sur l’une de ces personnes qui m’a profondément marqué pour son humour à base de jeux de mots aussi subtils que recherchés et pour ses sketches aussi légers que poétiques.

Cette personne s’est éteinte le 15 juin 2006 à son domicile, a quatre-vingt trois ans. Il s’agissait d’un comique que l’on qualifiait aisément de jongleur de mots, tant il associait de manière impromptue des mots aux sonorités proches, jouait des sens et des contre-sens de chaque expression. C’était aussi un comédien, musicien, mime et clown confirmé; ses spectacles étaient souvent ponctués de petits numéros qui bien qu’étant sans grandes prétentions, réussissaient à étonner puis à faire rire, le contraste entre la performance et le physique fort enrobé du personnage y jouant pour beaucoup.

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, quatre ans après la mort de cet artiste complet, j’aimerai vous évoquer, si vous me le permettez, quelques éléments de l’œuvre de Raymond Devos.

Raymond Devos n’est pas quelqu’un de très connu dans les rangs de ceux que l’on qualifie de « Génération Y ». Il est plus un contemporain de nos parents et grand-parents, et ferai presque figure de hors-course face aux célébrités du moment, qui pour bonne part ne peuvent s’empêcher d’agrémenter leurs spectacles de mots peu flatteurs et de références sexuelles fort fournies. Non pas que ça ne soit pas drôle en soit, ne nous y trompons pas, mais je me fait souvent la réflexion que cet humour là est… désespérément facile face à ce qu’était celui de Mr. Devos.

Je suis quelqu’un qui d’une manière générale, aime bien jouer avec la langue quand l’occasion m’en est donnée. Et tous les humours basés sur des jeux de mots que j’ai pu entendre, c’est celui de Raymond Devos qui me fait le plus sourire, car il est recherché. Le double sens de la phrase « …car même ici, les affaires ne marchent pas! » du sketch que j’ai posté plus haut dans cet article en est un bel exemple.
Il avait également une très bonne diction, que l’on peut admirer à travers certains sketchs mémorables:

Pour ceux qui auraient du mal avec les dernières répliques:
« - L’ouïe de l’oie de Louis a ouï.
- Ah oui ? Et qu’ouï l’ouïe de l’oie de Louis ?
- Elle ouït ce que toute oie oit.
- Et qu’oit toute oie ?
- Toute oie oit, quand le chien aboie le soir au fond des bois, toute oie oit: ouah ouah, qu’elle oit l’oie. »

C’était, ça, Raymond Devos. Il s’agit d’une des rares célébrités dont je regrette sincèrement la disparition, car non seulement nous n’auront plus l’occasion de le voir faire le pitre sur scène et nous enfumer avec forces de circonvolutions littéraires, mais également parce que personne aujourd’hui, parmi les « artistes » qui composent le paysage médiatique Français, il n’a tout simplement pas d’équivalent.

En néerlandais, son nom de famille signifiait « renard »; un animal qui, au niveau de sa supposée malice, correspond bien quelque part à feu notre clown des mots.

Pour finir ce court hommage, quelques citations:

« L’accordéon, c’est l’instrument politique par excellence. Quand vous poussez à droite, ça souffle à gauche et quand vous poussez à gauche, ça siffle à droite. Et à l’intérieur c’est du vent. »

« Les gens préfèrent glisser leur peau sous les draps pour le plaisir des sens que de la risquer sous les drapeaux pour le prix de l’essence. »
(Extrait de « Faites l’amour, pas la guerre ».)

« J’ai un ami qui est xénophobe. Il déteste à tel point les étrangers que lorsqu’il va dans leur pays, il ne peut pas se supporter ! »

« Je crois à l’immortalité, et pourtant je crains bien de mourir avant de la connaître. »

« Si ma femme doit être veuve un jour, j’aimerais mieux que ce soit de mon vivant. »